l'avis d'un specialiste sur les criteres physiques

  1. Principes de la détection des joueurs "hors normes" en France

    En France, la détection des futurs joueurs de haut niveau commence réellement dans la catégorie des M15, la véritable croisée des chemins se situant davantage en M16 et M17 (Top 100).
    Il s'agit non seulement de repérer des joueurs ayant des capacités rugbystiques exceptionnelles, mais aussi d'identifier certains jeunes qui sortent du lot par leurs qualités physiques.
    Les critères appliqués dans le domaine de la détection sont donc essentiellement les suivants:
    • qualités technico-tactiques (jeu)
    • morphotype (taille, poids)
    • capacités athlétiques (vitesse et force)
    Le recours au critère du morphotype vise à détecter les potentiels susceptibles de coller au haut niveau, puis de les former (pôles espoirs) afin de leur permettre d'exprimer pleinement ce potentiel.
    A cet effet, la fédération et les comités régionaux ont mis au point des grilles d'évaluation du morphotype qui déterminent des tailles et poids à rechercher en fonction du poste. A un degré moindre, on a également recours à des tests de force et de vitesse (tractions, abdos, vitesse sur 20m et sur 50m).
    Certains comités proposent même d'imposer des morphotypes "intéressants" dans les sélections M15 et M16. Toutefois, la mise en exergue du critère du morphotype soulève un certain nombre d'interrogations.
    2. Problématique du morphotype
    a) Le morphotype d'un jeune de 14 à 16 ans n'est pas définitif et ne correspond pas toujours à celui du joueur adulte. Le processus de maturation physique peut être plus ou moins tardif selon les individus et les populations concernées (plus précoce chez les joueurs polynésiens que chez les maoris de Nouvelle-Zélande par exemple, et plus tardif encore dans les populations d'origine européenne en général).
    b) La détection sur la base du morphotype repose en outre sur un postulat, schématiquement:
    on sélectionne une carcasse jugée solide et on y ajoute un cerveau "rugby".
    Cette démarche est basée sur une illusion. En effet, il n'est pas possible de transformer en joueur de haut niveau un jeune de 14-15 ans qui ne témoigne pas de certaines aptitudes pour la pratique du rugby, et ce même s'il présente un physique hors norme. C'est ce que Wayne Bennett (l'un des plus grands entraîneurs de rugby à 13 australien) formule de la manière suivante: "Greffer un cerveau sur du muscle, ce n'est pas possible. En revanche, on peut ajouter du muscle à un cerveau".
    C'est cette seconde voie qui a été choisie par l'Australie en rugby en 15, de même que par la Nouvelle-Zélande: elle ne permet certes pas de disposer des joueurs les plus physiques dans les catégories des M16 et M17, mais elle assure la détection des meilleurs joueurs de rugby, lesquels sont ensuite soumis à un programme de PPG ciblé qui leur permet ultérieurement de développer des qualités physiques et athlétiques exceptionnelles (cf. paragraphe sur la Nouvelle-Zélande).
    c) Le dernier aspect du problème qui doit être mentionné concerne les structures d'accueil pour les jeunes "espoirs" du rugby français. Comme partout ailleurs, le nombre de places disponibles dans les différents pôles espoirs est limité. Par conséquent, tout joueur sélectionné sur la base de son potentiel physique (morphotype) prend la place d'un autre. Il sera certainement possible de faire progresser ce joueur, mais au détriment d'un autre joueur au profil physique plus classique (qui pourrait cependant prétendre à un développement autrement plus intéressant s'il était formé dans un pôle espoir).
    Poussé à l'extrême, le recours à des critères de morphologie débouche sur des aberrations qui peuvent être facilement mises en évidence à l'aide de quelques chiffres.
    3. Abberations statistiques liées au morphotype
    On peut prendre un exemple tout simple de grille de détection "morphotype" pour les M16 (en l'occurrence celle qui est utilisée par le comité Côte d'Argent). Cette grille est supposée facilitée la détection de joueurs aux qualités physiques hors du commun en proposant une fourchette de tailles et de poids susceptibles de correspondre à des futurs joueurs de haut niveau:
    Joueurs de moins de 16 ans
    Poste --- Taille (cm) ------- Poids (kg)
    1/3 -------179-184 --------97-108
    2----------179-180---------91-92
    4/5--------196-197---------85-104
    6/7--------187-189---------89-92
    8----------187-189---------89-97
    9----------173-176---------71-72
    10---------177-184---------66-78
    11-14------181-188--------68-80
    12-13------181-184--------72-86
    15---------181-185-------- 67-82a)
  2.  La première aberration apparaît dès la lecture des chiffres: on est en présence de mensurations (ciblant des jeunes de 15 ans) qui sont égales ou supérieures à celles de nombreux joueurs internationaux seniors.
  3. dernière aberration évidente à la lecture de la grille concerne les rapports taille/poids (IMC) préconisé en particulier pour les 1e et 2e lignes:

    Exemple 1: pilier, 15 ans, 182 cm pour 104 kg, soit un profil considéré comme potentiel "haut niveau" dans la grille Côte d'Argent.

    Rappelons qu'il s'agit là d'un adolescent de 15 ans, qui ne pratique pas la musculation et qui s'entraîne peut-être 6 à 8 heures par semaine, selon son niveau.

    Son IMC = 31,4, ce qui correspond déjà à une obésité de degré2 pour un sujet de cet âge.

    Exemple 2: Deuxieme Ligne, 15 ans, 195cm pour 104 kg

    Son IMC = 27,3, soit une obésité théorique de degré 1.
    Ces exemples ne tiennent évidemment pas compte du niveau d'activité physique, mais ils sont néanmoins significatifs pour des jeunes de cet âge qui n'ont pas encore suivi de régime d'entraînement ou de régime alimentaire correspondant à du haut niveau.

    Penser que des adolescents présentant de telles données puissent accéder un jour au très haut niveau constitue un pari pour le moins risqué.

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